La formidable histoire du Géréral Delmas
Le général Delmas
(1768 – 1813)
Le général Delmas a vécu à Porrentruy de 1802 au printemps 1813. Il reprit du service en France après la défaite de Russie, fit la campagne de Saxe et mourut à Leipzig (16 à 19 octobre 1813), emporté par un boulet de canon russe. Le récit de ses derniers échanges verbaux, dans sa chambre mortuaire, entre lui-même et son ancien compagnon d’armes, Bernadotte, roi de Suède, nous a été transmis par son secrétaire particulier, Trincano, cousin de l’auteur, par conséquent de son frère Xavier.
21 janvier 1768 :
Delmas Antoine-Guillaume naît à Argentat, au sud de Tulle, en Corrèze, fils d’officier au régiment de Touraine. (On trouve : Argental, Argenthal, Argentac, selon les documents) Il entre dans le corps d’armée de son père à l’âge de 11 ans, comme enfant de troupe. Il fait la guerre d’Amérique où il acquiert ses idées révolutionnaires. De retour au pays, il est promu commandant des gardes nationales du département de Corrèze et, plus tard, lieutenant de gendarmerie.
De 1791 à 1793, il accomplit diverses actions telles que le
16 mai 1793 : il est chargé par Custine d’enlever le village d’Hérixeim, où il culbute, avec sa petite unité, un corps de 1200 hommes, après avoir tué lui-même le colonel. Il est ainsi promu général de brigade, puis général en chef de l’armée du Rhin, poste qu’il refuse par souci de n’être pas à la hauteur de sa tâche.
Soupçonné un moment de noblesse, il est emprisonné à Paris, puis rendu à l’armée. Blessé, sous les murs de Neubourg, d’un coup de sabre à la jambe, il est forcé de rentrer en France.
A peine guéri, il passe à l’armée d’Italie, où il accomplit de nouveaux exploits. Il est connu pour sa bravoure, pour sa grande gueule.
1800 : il revient à l’armée du Rhin
1801 : il doit faire à une insurrection : prétexte : arriérés de solde. Il s’en tire avec élégance et revient à Paris, où il est employé comme inspecteur général. Il se bat en duel contre le général Destaing !
La disgrâce
De multiples rumeurs circulent au sujet de sa disgrâce. Cependant, toutes gravitent autour du même événement : la réconciliation de Bonaparte avec l’Eglise catholique de Pie VII par le Concordat du 16 juillet 1801
L’avant-veille, une lettre du ministre Berthier avait enjoint à tous les généraux d’assister à la cérémonie de Notre-Dame : ordre de service en uniforme. Cette démarche les avait exaspérés. Une soixantaine d’entre eux s’étaient réunis dès neuf heures du matin pour faire bombance. On avait mangé bruyamment, puis bu. Après le champagne, le café et les liqueurs, ces officiers s’étaient rendus à Notre-Dame. La cérémonie dura de onze heures à trois heures. A l’issue de celle-ci, Bonaparte aurait lancé :
- Eh bien Messieurs, comment avez-vous trouvé la cérémonie ?
Silence. Il n’y eut que cette grande gueule de Delmas pour répondre :
- C’est une assez drôle de capucinade. Il n’y manquait que le millier d’hommes qui s’est fait tuer pour détruire ce que vous venez de rétablir.
Cette réponse d’un général républicain pure souche lui valut l’exil. Elsaesser, dans Histoire de mon temps, rapporte avoir lu l’ordre donné à Delmas de se tenir éloigné à cent lieues de la capitale, d’où son séjour à Porrentruy.
Le séjour bruntrutain
Le général Delmas séjourna à Porrentruy de 1802 au printemps 1813.
Delmas habitait l’hôtel des Roggenbach, sous le château, occupé aujourd’hui ( vers 1860) par M Frey, négociant en vins. A la mort du général, il fut acquis par l’abbé Balker. Puis la propriété en revint à un M. Erkmann, qui la revendit à la famille Fattet, C’était l’hôtel des Roggenbach, au 19 de la rue du Bourg. Delmas était un soudard inculte et brutal, aimé néanmoins de la population qu’il charmait pas sa générosité et la franchise de ses manières. Patriote républicain, il détestait l’ambition de Bonaparte et répétait : « Cet homme nous perdra. » C’était un homme carré, doué d’une force herculéenne, avec des moustaches droites. Il avait la parole brève et tranchante Les garçons bouchers étaient pour lui les princes du sang. Il jouissait ici d’une bonne retraite d’officier divisionnaire de 3000 francs, ce qui lui permettait de déployer un assez grand luxe et d’aller aux filles, de recevoir les généraux de l’occupation. Il aimait ses aises. Ainsi il avait fait installer avec grand luxe dans le vaste jardin de sa propriété de la Vignatte une orangerie, des sentiers ombragés, des terrasses qui de la maison d’habitation s’étageaient jusqu’au belvédère orné d’un balcon, d’où la vue s’étendait sur toute la contrée. C’était son coin favori où il rêvait, disait-on, de toutes ses conquêtes, les militaires et d’autres plus faciles. Ce n’était pas seulement un amateur d’oiselles, mais aussi d’oiseaux. Il avait fait installer, à proximité de la route de Bure, une volière d’un style coquet. On y venait admirer des oiseaux au plumage multicolore. La toiture de l’édicule était surmontée d’une girouette originale représentant un mameluck, sabre levé, combattant un Turc. Bon gré, mal gré, l’exil paraissait long. A plusieurs reprises, Delmas tenta de revenir en grâce, mais à chaque fois, sa demande était refusée. Delmas passait son temps à s’entretenir des petits faits divers et à se promener au-delà des murs de la ville. Ses amis étaient Paumier, l’abbé Denier, un abbé à la répartie solide, le commandant Lecourbe. Ils se retrouvaient au café Fleury (maison Bataillard).
Un vieux soldat suisse qui avait survécu au massacre du 10 août, le père Frossard, aubergiste à Saint-Brais, a raconté que Delmas étant venu voir chez lui les généraux de passage pour aller prendre possession de la principauté de Neuchâtel (1806), parmi lesquels se trouvait Oudinot, ces militaires passèrent la nuit à parler de leurs campagnes. Ils avaient tous des blessures et blâmaient l’insatiable ambition de Napoléon qu’ils traitaient avec si peu de gêne, ajoutait le père Frossard que j’en étais indigné.
Ayant un jour rencontré l’abbé Denier, Delmas lui fit part qu’il avait perdu un de ses chevaux.
- Eh bien, dit-il à l’abbé, mon cheval blanc est crevé sans sacrements !
- Il est mort en général ! lui répondit l’abbé.
A Porrentruy, Delmas avait épousé « de la main gauche » Madeleine Vetter, fille d’Ignace, et d’Anne Voisard. Tous deux tenaient le café du Soleil, vis-à-vis la Cour aux Moines. Delmas avait, semble-t-il (voir l’Etat de la ville) déjà un fils. Delmas avait 35 ans et son épouse 30. Ils eurent une fille : Ottilie-Marie-Elisabeth, née le 6 Thermidor de l’an 12.
Un jour, Delmas passant devant la boucherie (entre la maison Béchaux et le disquaire), avisa un fort gaillard, les bras nus, le tablier retroussé et la gaine à la ceinture.
- N’aimerais-tu pas mieux porter l’épaulette, lui dit-il, que d’abattre des bœufs et égorger des moutons ?
- Oui, mais j’ai pris un bon numéro et je ne pars pas.
- Eh bien ! tu partiras, je te donnerai une lettre pour un ami qui aura soin de toi, et si tu as du courage, tu avanceras rapidement ! Un homme aussi bien taillé que toi n’est pas fait pour moisir parmi les fruits secs ou mourir la paille au cul.
Le boucher se laissa faire. Il devint chef d’escadron, porta conséquemment la graine d’épinards et était sur le point de monter encore, lorsqu’un jour l’empereur, dirigeant la lorgnette sur un mamelon armé d’une batterie qui le gênait beaucoup, s’écria :
- Quels sont les braves qui veulent s’élancer sur cette batterie ?
Aussitôt Vetter se présente, il part et paie de sa vie son triomphe à Wagram.
Bientôt le désastre et la retraite de Russie firent sentir leurs effets dans le pays. La conscription devenait de jour en jour plus gourmande. Les blessés et les morts affluaient et les jeunes, par tous les moyens, essayaient d’échapper à l’enrôlement. Un seul homme se réjouissait, sentant que ses démarches à réintégrer l’armée aboutiraient positivement. Et l’ordre de rejoindre les troupes arriva au mois d’avril 1813.
- Je ne mourrai pas la paille au cul !
-
La fin de Delmas
La banque Paravicini, de Bâle, lui prête Frs 10.000.-. Il s’équipe et part pour la Saxe, laissant à Joseph Trincano, qu’il choisit comme secrétaire particulier, le soin de lui amener ses chevaux et ses effets.
Il arrive à Dresde, au quartier général, où Napoléon le reçoit fort bien. Il retrouve là tous ses anciens amis généraux, ainsi que le colonel Voirol, de Tavannes, le futur général gouverneur de l’Algérie. Et recommence ses exploits ; c’est toujours le même courage, le même mépris de la mort. Il est incorporé dans l’Etat-major du fameux général Ney, le brave des braves, où il fait la connaissance du conseiller et stratège fribourgeois de l’empereur, le fameux Jomini. Ce dernier, flairant la fin de l’épopée, se préparait à passer à l’ennemi, tentant d’entraîner Delmas à la désertion avec lui. Refus !
Le 12 octobre, Delmas se distingue à Dassau, à la tête de sa division et il chasse l’ennemi qui voulait tenir la ville. Un Jurassien eut l’honneur de la journée. Le major Comman de Courgenay, à la tête de la 136e cohorte, se porta sur le pont, intercepta 3000 prisonniers.
C’est sous les murs de Leipzig que du 16 au 19 octobre 1813 se vida la guerre de l’indépendance européenne.
Delmas est sur la Partka avec Ney et Marmont qui luttent entre les trois armées de Blücher. La division de Delmas était en arrière pendant la première phase du combat. En première ligne, on se battait 20 contre 60.
Le 17 s’écoula presque sans combat.
Le 18, Delmas, accompagné de son aide de camp et de M.Trincano, parcourt les rangs et encourage les troupes. Soudain, un boulet passe entre lui et son aide de camp, l’atteint et lui casse deux côtes. Une porte de jardin était près de là. On la prend, on couche le général sur cette litière et on le porte à Leipzig.
A l’entrée de la ville, un gendarme de Porrentruy, Handsgott, croit reconnaître le blessé. « N’est-ce pas Delmas ? » dit-il à Trincano qui accompagnait le général. « Oui, c’est lui.- C’est lui, que j’en suis peiné. » Le général fut transporté chez un excellent médecin qui prit tous les soins possibles
L’armée française battue, Delmas reçut de nombreuses visites, souvent de ses ennemis. Ainsi le comte Schouvalof, Bernadotte, etc. La visite de Bernadotte, longue conversation, a été faite en présence de l’aide de camp du roi de Suède et de Trincano. Relevons –en ce bref passage. Delmas demanda à Bernadotte quelle position il occupait et ajouta ensuite :
- C’est donc un de tes boulets qui m’a blessé ?
- J’en suis bien fâché, mais pourquoi te trouvais-tu là ?
- Comment te trouves-tu avec tous ces potentats ?
- Parfaitement.
Bernadotte resta quatre heures avant de quitter Delmas qui resta seul avec Trincano. La blessure avait de prime abord causé de vives inquiétudes. Néanmoins, les premiers jours passés, le général se trouva mieux et le docteur eut l’espoir de le sauver. Cependant, Delmas n’aimait pas prendre les remèdes ; il laissait faire les bandages. Sur son lit de douleur, il aimait à parler de Porrentruy. A ne pas vouloir prendre de remèdes, la gangrène se déclara tout à coup. Il perdit connaissance. Au moment de mourir, dans un mouvement convulsif, il déchira ses couvertures en voulant enlever l’appareil de sa blessure, puis il expira.
Ce fut quinze jours après la bataille de Leipzig
Le gouverneur Requin fit faire au général Delmas de pompeuses funérailles. Toute la garnison de Leipzig y assista, ainsi que les prisonniers français, parmi lesquels on remarquait le général Régnier.
Monsieur Trincano, qui avait fermé les yeux à son ami, revint à Porrentruy.
Le général, par un testament écrit en Silésie, disposait de tous ses biens en faveur de la mère de son dernier enfant, faisait un legs à son fils Lolo, donnait ses armes et ses propriétés dans la Corrèze à son frère Delmas-Delacoste.

